dimanche 19 février 2017

Dans le secret, de Jérôme Ferrari

La solitude ontologique comme principal élément de notre condition humaine, beaucoup s’y sont penché ces dernières années. On pense à Houellebecq, qui ne semble parler que de ça dans la majeure partie de son oeuvre depuis Extension du domaine de la lutte. Mais Jérôme Ferrari semble ici franchir un pas décisif avec un récit intransigeant et saisissant, sans ménagement pour l’homme occidental qu’incarnent les deux principaux personnages de ce roman sec et rythmé. 


Dans le secret présente deux frères laminés par les accidents de la vie, marqués par une longue et lourde filiation insulaire, et manifestement exténués par les injonctions modernes que la société distille autour du modèle contemporain de l’homme bon: Être un bon mari, être un bon père, réussir sa vie, matériellement, ainsi soit-il. Les derniers avatars du catastrophique « Tu dois parce que tu dois », l’odieux impératif catégorique de Kant, toujours aussi vulgaire après deux siècles de dégâts. A défaut de quoi Antoine et Paul boivent, beaucoup; ils se droguent, beaucoup; ils se noient dans tout ce que leurs sens pourront trouver du répit d’un plaisir évanescent. Et la vie s’accentue, absurde, tragique. 

Jérôme Ferrari, c’est un peu comme si Soren Kierkegaard écrivait des romans avec la plume de William Faulkner. On trouve le désespoir du philosophe, son rapport à Dieu, omniprésent, et le style majestueux de l’écrivain, auquel il faut ajouter une petite note baroque propre à l’auteur. Le résultat donne un bloc de cristal aussi clair que précieux. L’homme blessé s’y retrouve. Il est seul, mais il sait après cette lecture que d’autres le sont aussi, et que cette solitude peut être le germe de quelque chose de beau, comme ici. Amor fati.

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