vendredi 22 janvier 2016

L'homme qui aimait trop travailler, d'Alexandre Lacroix

Deux conceptions du travail sont généralement proposées voire opposées à notre époque : la conception anglo-saxonne du labeur (labor), comme celle d’un travail qui offre à l’individu un épanouissement social, économique, politique ; et la conception latine, basée sur l’étymologie du mot trepalium qui décrit un instrument de torture, et qui évoque la contrainte, le supplice.

La conception du narrateur est sans nul doute la conception anglo-saxonne. Sa vie n’est faîte que de travail, il n’aime que travailler. Celle de l’auteur est certainement beaucoup plus nuancée : Avec son style inimitable, Alexandre Lacroix nous offre une perspective drôle, détachée, parfois ironique du monde du travail dans la grande entreprise contemporaine. Et on retrouve avec plaisir la plume de l’auteur de De la supériorité des femmes, de Quand j’étais Nietzschéen, de L’orphelin, sous les traits du cadre supérieur d’une entreprise spécialisée dans la fabrication de biscuits.

Le roman pousse à la réflexion: Que le travail soit un vecteur d’épanouissement ou synonyme de servitude pour l’individu, il faut bien avouer que la grande entreprise contemporaine offre à ce dernier une perspective bien limitée: Son action est diluée, dépersonnalisée, ce qu’il entreprend se trouve gobé, récupéré par l’entreprise gloutonne, qui comme pour s’excuser lui laisse un salaire à la fin de chaque mois. Des années plus tard, il n’en reste rien, sinon quelques poussières dans la mémoire du travailleur.

L’utilité de la grande entreprise, pour la société occidentale comme pour l’individu contemporain, est toutefois très justement soulignée: Il est possible de trouver près de chez soi de la nourriture, des médicaments, des vêtements, et il n’est plus nécessaire de chasser pour manger ou s’habiller, il est possible de se soigner. Le travail est ainsi vu comme un corollaire de la consommation. L’économie libérale a pris le dessus, le travailleur est aussi un consommateur, les deux sont l’avers et le revers d’une même médaille. Et l’entreprise peut être vue comme le Léviathan économique de notre monde moderne, pour parler comme Thomas Hobbes: travaillez, consommez, vous n’aurez plus besoin de chasser. Ne vous posez plus de questions.

Pour ceux qui se poseraient tout de même des questions, un arsenal de solutions plus ou moins anesthésiantes se trouve à la disposition des ressources humaines : Augmentation régulière des salaires, avantages divers, perspectives d’évolution, séminaires de travail en équipe. Tout comme la baisse de la consommation d’un produit peut être récupérée par une campagne de communication bien sentie, la modification du conditionnement du produit, une politique de prix agressive, indépendamment des besoins réels de chacun, c’est la magie du marketing.

Mais quel est le coût de ces servitudes volontaires? A quoi renonçons-nous pour obéir à ces injonctions? Nous passons à coté de nos vies, rien moins.


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