mardi 20 octobre 2015

Il était une ville, de Thomas B. Reverdy

Après Les Evaporés, qui était exceptionnel, il n’a pas fallu beaucoup d’efforts pour se procurer et pour dévorer le dernier roman de Thomas B. Reverdy, Il était une ville, une description sans concessions des ravages de la crise de 2008 sur le devenir d’une ville: Detroit, Michigan - et de ceux par qui elle existe: ses habitants, son maire, ses policiers, ses travailleurs. 

On retrouve dans ce magnifique roman la puissance narrative de l’auteur, coutumier des récits croisés d’individus singuliers, parfaits inconnus les uns pour les autres, mais occupants d’un même espace, acteurs et spectateurs d’un même chaos, ce que le narrateur appelle la Catastrophe, et toujours à travers eux l’humanité qui se joue. Un récit prophétique, et la description Apocalyptique de notre monde tel qu’il est sans qu’aucun d’entre nous ne semble en avoir conscience avec une telle acuité. 

Il y a Charlie, l’écolier perdu d’un espace et d’une époque qu’il ne peut pas mettre en perspective, élevé par sa grand-mère, puis disparu dans les tourments de la crise morale et financière qui secoue la ville, comme beaucoup d’autres enfants, sans que la police ne puisse se rendre efficace à le retrouver, faute de moyens. 

Il y a Eugène, le bien nommé, ingénieur nouvellement affecté à Detroit par une grande entreprise, après un séjour comparable en Chine, pour y construire une usine qui ne verra jamais le jour, perdu dans les méandres kafkaïens d’une industrie globalisée dont se joue en trame de fond le procès et la condamnation sans appel par une humanité à bout de souffle. Car ce roman est, bien au delà du style et de la poésie, un réquisitoire intransigeant contre la violence et contre la brutalité de l’économie globalisée. Sur le banc des accusés: l’Entreprise, principal vecteur des idéaux de cette nouvelle idole dont le crépuscule se matérialise au fil des pages. A ses cotés: Frederick Winslow Taylor, le chantre de l’organisation scientifique du travail. 

L’accusation est subtile, son principal grief n’est pas la négation de l’humanité, alors qu’on pourrait s’y attendre, mais la négation de l’être humain, ce qui est différent: la négation de chaque individu dans sa complexité et dans sa singularité, perdu dans le maelström de l’économie libérale. L’humanité, elle, triomphe! Et elle le fait à travers ce qu’elle a de mieux, à travers l’amour qui lie deux individus complexes et singuliers, qui disent oui à la vie et se préparent de beaux jours ensemble, faits de bonheurs et de petits riens. L’Apocalypse de Jean n’est pas loin, qui semble souffler entre les pages…



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