jeudi 19 janvier 2012

Le rabaissement, de Philippe Roth

La vie comme parcours ontologique n’est pas une ligne droite faite de points rigoureusement alignés et portés vers un sommet. Elle n’est pas non plus une courbe ascendante axée vers l’excellence de manière asymptotique. La vie envisagée à l’échelle de l’individu est bien souvent une courbe sinusoïdale, faite de hauts et de bas, un parcours en dents de scie, fait de ruptures brutales, de rebonds et de soubresauts. L’excellence reconnue ne dure pas. Chaque individu, aussi talentueux soit-il, connaît une acmé plus ou moins longue et prononcée, qui inexorablement le portera vers le déclin de sa condition et de son image. Toute la question est de savoir ce que chacun peut faire de la période de creux qui succède à sa réussite.

Chaque individu répond de manière nécessairement singulière à l’échec de son ambition, avec ce qu’il a : Sa raison, son regard aux choses, son aptitude à relativiser, son orgueil. Certains célèbrent l’impératif Nietzschéen comme un art de vivre : Ce qui ne me détruit pas me rend plus fort - et voient les difficultés et les échecs comme des étapes utiles à la préparation de grandes victoires. Quand le déclin physique accompagne la fracture morale, d’autres font le choix radical de la fin de vie, avant que les choses n’empirent et ne laissent la trace d’un impotent. Pensons à Gilles Deleuze, à Montherlant.

Face à l’adversité, d’autres sont, comme Simon Axler dans le dernier roman de Philippe Roth, portés au dégoût de l’autre, au dégoût des autres, à l’isolement. Une sorte de recours aux forêts démocritéen, qui à défaut d’être sous-tendu à la bassesse intellectuelle et morale des autres hommes, est ici clairement servi par la vanité relative à une blessure narcissique : S’isoler dans une petite cabane loin de tout, se suffire à soi-même, loin des hommes et de leur incapacité à comprendre le vrai talent.

Le rabaissement n’est pourtant pas total  Et comme souvent chez Philippe Roth, son appétit sexuel vient sauver l’individu des abîmes de sa propre condition : Tant qu’il y a du sexe, il y a de la vie. Tant qu’il a de l’appétit sexuel, il y a de l’élan vital, il y a de l’espoir. Encore une fois, Philippe Roth parvient à sonder l’âme masculine avec talent et en profondeur pour en ressortir ce qu’elle a de plus limbique, voire de plus reptilien. La puissance narrative de l’auteur vient servir la simplicité des états d’âme d’un pauvre homme confronté au déclin de sa condition, dans un ouvrage en trois volets qui décrit magistralement la circonspection avec laquelle certains regardent leur propre existence quand leur réussite leur laisse le répit nécessaire pour qu’ils se voient tels qu’ils sont réellement.



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