samedi 23 juillet 2011

Générosité, de Richard Powers

Notre psychologie est-elle déterminée par notre patrimoine génétique ? Quelle part de nos traits de personnalité ou de nos humeurs peut être reliée à l’expression de nos gènes ? Aux protéines qui structurent nos neurones ? La conscience contrôle-t-elle le  cerveau, ou est-ce l’inverse ? La question métaphysique de la matérialité de nos sentiments - vieille comme la philosophie de Démocrite - est le thème central du dernier roman de Richard Powers. Magistral. 

Des philosophes présocratiques aux neurobiologistes de notre époque, la question du déterminisme en psychologie a toujours lourdement intéressé les savants. De l’Homme-machine de La Mettrie à l’Homme neuronal de Jean-Pierre Changeux, en passant par la Biologie des passions de Jean-Didier Vincent, la tentation de réduire nos états d’âme à quelques hormones ou neurotransmetteurs a fait long feu: lulibérine, dopamine, sérotonine, endorphines, enképhalines... Quelques composants biochimiques par leurs quantités et combinaisons seraient les causes suffisantes de notre conscience au monde.

Richard Powers empoigne ces questions avec talent à travers le personnage de Thassa, une heureuse congénitale phénotypiquement condamnée au bonheur par le truchement de son ADN dont l’étude montrera que la séquence est idéale pour connaître la félicité malgré les accidents de la vie : Malgré la disparition de ses parents dans les attentats en Algérie, malgré son exil, malgré sa solitude depuis son arrivée à Chicago.

Repérée par Thomas Kurton, un chercheur en génomique installé à Cambridge elle devient le symbole de ce que les biotechnologies pourront apporter aux hommes à l’ère post-génomique. S’ensuit une réflexion romancée sur la place de la biologie dans nos vies occidentales, sur la bioéthique à l’heure de découvertes qui pourraient remettre en cause notre vision du monde et de la vie.

La richesse du roman au delà du style engagé et riche en métaphores est liée à la multiplicité des réflexions qu’il ouvre au fur et à mesure du récit : Chaque personnage par sa complexité est en lui seul une réflexion ouverte sur des sujets complexes et variés, de la transmission du savoir avec l’enseignement à la déontologie en psychologie clinique en passant par la place des nouvelles technologies dans nos vies quotidiennes, par notre rapport au sentiment amoureux, à la solitude, Etc.  Emportée dans un tourbillon médiatique sans précédent, Thassa nous invite aussi à réfléchir sur la place des médias dans nos sociétés occidentales.

Le narrateur, parce qu’on suppose au fur et à mesure du récit qu’il s’agit d’un ange, vient habilement et silencieusement répondre au matérialisme à l’œuvre dans le roman. On l’imagine comme un nuage au dessus des personnages, il n’est pas fait de matière, son essence est immatérielle. Et il apparaît paradoxalement comme le seul élément rassurant pour l’avenir de l’homme occidental.

Générosité est un roman complet et complexe qui sans nourrir une intrigue policière susceptible de tenir en haleine son lecteur jusqu’à la dernière page, attend tout de même le dernier chapitre pour livrer la vision de l’auteur sur la principale question qu’il aborde. Un riche et beau livre qui incite à poursuivre les réflexions auxquelles il invite bien longtemps après qu’on l’ait refermé.


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