dimanche 19 juin 2011

Journal d'Adam - Journal d'Ève, de Mark Twain

Le monde aurait été construit en six jours. L’homme et la femme le sixième jour. Et ensuite ? Le Livre de la Genèse propose une interprétation des premiers jours de l’homme sur terre, Mark Twain la complète avec malice et dérision dans le Journal d’Adam et dans le Journal d’Ève.


Personne n’ignore les progrès de la biologie moderne depuis le dix-huitième siècle, ni nos connaissances actuelles de la phylogenèse ; il ne s’agit donc pas ici de rapprocher l’œuvre de Mark Twain de la science, ni des Écritures, mais plutôt de la prendre pour ce qu’elle semble avoir voulu être : A la fois une parodie presque moqueuse des visions religieuses de l’origine de l’Homme, mais aussi une satire douce et drôle de la relation homme-femme.

Dans cette œuvre en deux parties publiées à douze années d’intervalle entre 1893 et 1905, Mark Twain - qui est aussi le père de Tom Sawyer - nous livre le regard d’Adam sur Ève et sur les choses qui les entourent, puis le regard d’Ève sur Adam et sur leur environnement. Pour lui comme pour elle, leur regard aux choses se trouve largement modifié après la Chute où ayant désobéi ils se trouvent expulsés du jardin d’Eden : Avant la Chute, Adam considère Ève comme une perturbatrice, comme un élément de son entourage dont il convient de s’éloigner pour éviter les ennuis. De son coté, Ève le considère comme un être étonnant, un peu bourru, qui ne s’intéresse  malheureusement à rien et surtout pas à elle. Après la Chute, confrontés à l’apparition de la mort, leur regard à l’autre se trouve totalement modifié et ils tombent amoureux l’un de l’autre.

Il est intéressant ici de voir que les parcours d’Adam et d’Ève dans ces deux récits de Mark Twain correspondent à ceux de nos enfants qui bien souvent connaissent ces phases d’interrogation et de rejet à propos du sexe opposé au cours de leur ontogenèse, pour finalement connaître le sentiment amoureux autour du moment où ils prennent conscience de leur être-au-monde, pendant ou après l’adolescence, non pas pour avoir mangé le fruit défendu cueilli sur l’arbre de la connaissance mais plutôt pour avoir acquis sur le plan émotionnel et intuitif dans un premier temps peut-être la conviction intime de la complexité de leur existence. Pour les parents qui accompagnent le développement de leurs enfants, ces deux récits de Mark Twain sont donc absolument actuels.

Sur le plan spirituel et philosophique les deux récits de Mark Twain invitent explicitement à préférer la période qui succède à la Chute plutôt que celle qui la précède. L’auteur emprunte donc le fleuve héraclitéen mais sans s’aventurer pour autant sur les rives de l’athéisme forcené puisque la relation que tissent Adam et Ève dans l’adversité de la Chute est tout à fait conforme à la tradition judéo-chrétienne : ils forment un couple, fondent une famille, s’aiment éperdument, la mort et l’amour sont indissociables ; Mark Twain convoque Aristophane au banquet de Platon et nous livre un idéalisme de bon aloi malgré son rejet de la religion.

Les deux récits ne répondent pas aux mêmes canons de construction narrative. Il peut s’agir d’une volonté de différencier le féminin du masculin : Ève est beaucoup plus bavarde, les billets de son journal font plusieurs pages et sont beaucoup plus élaborés. Cela-dit il pourrait aussi s’agir d’une différence de sentiments au moment de la rédaction des deux récits par le père de Tom Sawyer, puisque les douze années qui séparent la publication de ces deux textes ont été marquées par la mort de l’une de ses filles et de son épouse. Le journal d’Ève apparaît donc aussi comme un manifeste pour vanter la supériorité des femmes, ce que nous ne pouvons décemment pas lui reprocher.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire