mercredi 18 mai 2011

Si je t'oublie Jérusalem, de William Faulkner

S’il le fallait la tragédie trouve ici ses lettres de noblesse avec le parcours éperdu de Charlotte Rittenmeyer et de Harry Wilbourne, deux amants adultérins empêtrés dans les contradictions de leur époque, engagés dans une fuite en avant que seule alimente leur passion réciproque, pour inéluctablement les mener à la mort déchirante de Charlotte et au chagrin définitif de Harry.
 

Ce roman de Faulkner est construit de manière originale puisque deux récits séparés par une dizaine d’années, manifestement sans rapport l’un avec l’autre, s’alternent de chapitre en chapitre en se renvoyant délicatement la primauté de la souffrance sur le bonheur : Les palmiers sauvages, qui retrace la fuite de Charlotte Rittenmeyer et de Harry Wilbourne ; et Vieux Père, qui retrace l’évasion malgré lui d’un forçat du pénitencier de Parchman pendant la grande crue du Mississippi de 1927.
 
Le personnage de Charlotte Rittenmeyer est de loin le plus intéressant, le plus saisissant, le plus tragique. Sa relation avec Harry Wilbourne est comparable à celle qu’entretiennent la liberté et la nécessité dans nos vies d’êtres humains civilisés. Charlotte incarne la liberté, Harry incarne la nécessité. Et le couple uni forme une magnifique allégorie de la condition humaine, avec en toile de fonds les conséquences du caractère adultérin de leur relation, qui nécessairement en devient une tragédie : « l’amour et la souffrance sont une seule et même chose et la valeur de l’amour est la somme de ce qu’il faut payer pour le connaître » écrit superbement l’auteur à ce propos.

Dans le récit parallèle intitulé Vieux père, c’est le Mississippi en crue qui répond à Charlotte Rittenmeyer. Elle et le fleuve incarnent la nature dans ce qu’elle a de plus définitif, d’absolument entier. Leur dimension est biblique, ils incarnent la puissance jusqu’à sa perte. Puissance féminine incontournable à la vie, et puissance naturelle incontournable à la terre.

Quant au pénitencier de Parchman, il semble répondre à Harry Wilbourne dans le jeu d’alternance de chapitres des deux récits proposés : La nécessité de la civilisation semble être l’ordre moral et le respect des règles, ce-dans-quoi Harry Wilbourne reste continuellement empêtré sans jamais réussir à en sortir malgré les efforts de Charlotte. Et le pénitencier de Parchman le rattrape à la fin du récit - comme il rattrape le forçat dans Vieux Père - pour une faute qu’il ne pense pas avoir commise, mais pour laquelle il veut payer le prix le plus élevé, le chagrin. C’est là aussi une manifestation de la tragédie humaine voulue et implicitement dénoncée par l’auteur.

Par moment Faulkner donne l'impression de vomir littéralement son récit. Le flux narratif semble aussi puissant que les courants du Mississippi en crue de Vieux Père. L'écriture est manifestement cathartique et l'auteur, avec son talent inimitable, nous emmène dans un tourbillon en prose rarement égalé. En refermant ce livre on se retrouve KO-debout. Sonné. C'est inoubliable.  

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