dimanche 22 mai 2011

Le rapport de Brodeck, de Philippe Claudel

Un village de quatre-cent âmes qui a connu la guerre, l’humiliation de la collaboration et la déportation de deux de ses habitants est-il capable de rompre avec la xénophobie après avoir survécu au pire ? Il semblerait que non. C’est du moins la thèse de Philippe Claudel dans ce récit extraordinaire et révoltant.


Un individu différent, inactuel, débarque un beau jour de nulle-part et s’installe durablement dans l’auberge du village. Personne ne connaît son nom, personne ne sait précisément ce qu’il fait de ses journées, ni ce qu’il est venu faire au village. Il est simplement souriant, agréable, différent, et indifférent. Différent par ses vêtements, par ses expressions,  par ses habitudes, par ses postures. Indifférent à la méfiance des villageois et aux interrogations qu’il suscite. Mais cette différence et son indifférence vont bientôt nourrir tous les fantasmes et le mener inexorablement à sa perte. Le rapport de Brodeck est le récit de ce destin arraché à la vie par la bêtise d’un troupeau.

Philippe Claudel va puiser au fond de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de plus sombre, dans ce qu’elle est capable d’entreprendre quand sont confortés en elle les instincts les plus grégaires. Car il est bien question de cela : Un homme seul voudra-t-il la fin d’un autre homme parce qu’il est inconnu ? Vraisemblablement non, chacun verra dans l’autre ce qui fonde leur identité, l’humanité en eux, et leur relation sera le plus souvent apaisée. Maintenant, deux-cent hommes réunis et se connaissant confortablement voudront-ils la fin d’un autre homme si ce dernier vient les rappeler à la relativité de leur identité ou faire renaître en eux et malgré lui le souvenir du pire qu’ils aient pu commettre ? Vraisemblablement oui. Claudel en disciple de Gustave Le Bon, dont la Psychologie des foules n’a cessé d’être actuelle au fur et à mesure que nos sociétés se sont enfoncées dans le vingtième siècle. Puis dans le vingt-et-unième.

Car au fond, les exemples sont légion qui livrent à une meute assoiffée l’honneur ou la vie d’un Homme aux seules causes de singularités assumées ou de volontés exprimées et contraires au petit confort du troupeau. Il y a les marquants, comme l’affaire Dreyfus, ou le mauvais procès fait à Pierre Mendès-France de sa désertion supposée au début de la seconde guerre mondiale. Plus proche de nous, Pierre Bérégovoy livré aux chiens aux seules fins d’étancher leur soif de sale et de déshonneur. Et dans notre quotidien ? Que ressent un immigré Malien quand il doit aller chercher ses papiers à la préfecture du département ? Un entrepreneur quand il installe son activité sur un campus universitaire en France ? Quel a été le sentiment d’Aurélie Boullet (Zoé Shepard) lorsqu’elle a été jetée du Conseil régional d’Aquitaine à la demande d’une meute de fonctionnaires kafkaïens ? Que ressentent les voyageurs et migrants de tous pays lorsqu’ils se cognent aux frontières des nations ?

Le rapport de Brodeck hante nos quotidiens d’êtres sociaux, et nous rappelle aux dangers de la pensée collective. C’est bien là ce qui en fait un livre essentiel. Car si les âmes vigilantes et éclairées ne tiennent pas à terminer leurs existences repliées sur elles-mêmes comme le ferait l’ermite, loin de la meute et de ses instincts immondes, la seule solution passe nécessairement par l’éducation. Pour cette raison, Le rapport de Brodeck devrait être lu par tous les lycéens, et par tous ceux qui avant eux sont allés au lycée. 


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